Après les très âpres et crépusculaires, "The Lobster" et "The Killing of A Sacred Deer", Yorgos Lanthimos revient avec un film d'époque tout simplement unique.
Fort de plusieurs nominations et récompenses (Mostra de Venise Golden Globes et Oscars entre autre), "The Favourite" place son action en 1708 lors de la Guerre de la Succession d'Espagne, en plein conflit entre l'Angleterre et la France.
Écrit il y a 20 ans par Deborah Davis, le film nous conte l'histoire de la Reine Anne Morley (une Olivia Colman impériale qui livre tout simplement la meilleure performance de sa carrière) dans un triangle affectivo-toxique avec 2 femmes de cour :
d'un côté Abigail Masham, jeune domestique forte et ambitieuse tombée en disgrâce (interprétée par la superbe Emma Stone, qui manie l'accent british avec un flegme déconcertant), de l'autre la Duchesse Sarah Churchill (Rachel Weisz, également excellente), la confidente de la reine et femme de pouvoir autoritaire.
De ce canevas et cette "histoire à peu près vraie", s'ensuit un récit tout simplement jubilatoire et osé, entre Barry Lyndon, Liaisons Dangereuses, Phantom Thread et The Lobster.
Une histoire qui mêle le classique et l'absurde, pour un résultat détonnant.
Sous ses airs de biopic historique, le cinéaste grec apporte un ton résolument barré et méchant à l'ensemble à coups de jeux de pouvoir, manipulation affective et sexuelle, franchissement des diverses strates sociales, menaces toxiques...
Ce qui frappe d'entrée de jeu est également le soin formel tout particulier (voire expérimental), via une photographie de Robbie Ryan (Fish Tank, American Honey) composant de véritables tableaux classiques, ou la mise en scène de toute beauté, à coups de grands angles, de fish-eye et d'autres inspirations Kubrickiennes.
Les dialogues sont ciselés et les diverses saillies burlesques, alliés à un humour noir et ravageur confèrent à l'ensemble un charme indéniable, où le grotesque se mêle à l'anachronisme avec une aisance qui force au respect.
Ajoutons à cela une musique baroque et anxiogène, des décors et costumes fabuleux... c'est toute la fabrication du long-métrage qui est une prouesse. Mais au-delà de ça, "The Favourite" est surtout porté par un trio d'actrices fabuleux et inoubliable (les joutes verbales et jeux de dupes entre Stone et Weisz méritent à eux seuls le visionnage, ainsi que toutes les scènes où Olivia Colman interprète son personnage de manière délurée, malgré le caractère écorché de la Reine, en proie au chagrin et la maladie) où chaque sourire est une façade au sein d'un jeu de manipulation vénéneux et grandissant qui va de plus en plus loin.
Il existe un décalage savoureux entre la sobriété quasi austère voulue de l'époque et les diverses mœurs, notamment la condition de la femme. Et tel un pamphlet féministe, le film dresse un vrai portrait de femmes fortes, tirant les ficelles du pouvoir par des moyens détournés, souvent au dépens de la gente masculine (Joe Alwyn et Nicholas Hoult sont également de très bons atouts au casting).
En définitive, The Favourite est un film mordant, jouissif, brillant, unique.
Du grand cinéma donc