1938. Willie, jeune chanteuse allemande, aime Robert, un musicien juif dont le père dirige une organisation clandestine d’aide aux réfugiés. Bientôt, la guerre les sépare. Sous la protection du commissaire à la Culture du IIIe Reich, Willie devient une figure de la propagande du régime, et sa chanson "Lili Marleen" est sur toutes les lèvres. Mais elle n’a pas oublié Robert. Pour le retrouver, elle rejoint la résistance…
Dernière collaboration du grand Rainer Werner Fassbinder avec son égérie Hanna Schygulla, Lili Marleen s’inspire de l’histoire de Lale Andersen, première interprète de la célèbre chanson devenue en son temps un étendard de la propagande nazie. Mais pas seulement : son succès dépassa largement le cadre du IIIe Reich, pour gagner même les faveurs des Alliés, et du monde entier. Retour sur une chanson au destin singulier.
Une chanson d'amour née d'un poème
Lili Marleen est une chanson d'amour allemande dont les paroles sont inspirées du poème écrit en avril 1915 par le romancier et poète allemand Hans Leip et publié en 1937, dans son recueil de poèmes Die kleine Hafenorgel.
Ecrit la veille de son départ pour le Front russe, l'auteur y relate son désarroi. Consigné pour indiscipline, il accomplit sa corvée de sentinelle en faisant les cent pas devant la porte de la caserne, au lieu d’aller retrouver la jeune fille dont il est amoureux.
Découvert par la chanteuse allemande Lale Andersen, le poème est mis en musique à sa demande par Norbert Schulze. Elle enregistre la chanson en août 1939, à la veille de la déclaration de guerre. Et c'est un échec cuisant : ils ne vendent que 700 exemplaires.
Voici la version originale de la chanson, en 1939...
Un succès inespéré
L'entrée en guerre de l'Allemagne et son invasion de l'URSS en 1941 font brusquement changer de statut la chanson : d'une chanson d'amour, elle devient une chanson de temps de guerre.
Son succès commence le 18 août 1941 après que les bombardiers anglais ont détruit l'entrepôt de disques du lieutenant Heinz-Karl Reitgen, directeur de la radio militaire allemande de Belgrade, qui était entendue jusqu'aux fronts d'Afrique du Nord et de Norvège.
Les soldats de la Wehrmacht, éloignés de leur foyers et de leurs amies, envoient des dédicaces lues lors d'une émission populaire. La chanson en est l'indicatif qui clôt la fin du programme tous les soirs avant 22 heures. À son tour, elle devient très populaire.
Le ministre de la propagande du IIIe Reich, Joseph Goebbels, n'aime pas la chanson. Trop nostalgique, elle donnerait le cafard aux soldats qui auront le mal du pays, et émousserait sérieusement leur fanatisme à combattre sur tous les théâtres d'opérations.
Mais la chanson a aussi les faveurs de puissantes figures dans le Parti, à commencer par celles du maréchal Erwin Rommel, surnommé "le renard du désert" depuis qu'il a pris la tête de l'Afrika Korps sur le front de la Tripolitaine (actuelle Lybie). Radio Berlin finit par la programmer quotidiennement, jusqu'à 35 fois par jour. Même la seconde épouse d'Hermann Göring, ancienne chanteuse d'opéra, défend la chanson.
Les troupes Allliés ne sont pas insensibles à la douce mélancolie et au timbre de la voix de Lale Andersen. Dans une émission consacrée justement à cette célèbre chanson, l'écrivain Jean-Pierre Guéno racontait qu'en 1942, sur le front de Tripolitaine, l'émission dédiée aux dédicaces aurait entraîné quotidiennement un cessez-le-feu momentané, et une sorte de fraternisation entre les troupes anglaises et les troupes allemandes à Tobrouk, lorsque la chanson était diffusée dans les haut-parleurs, chaque soir à 22 heures, après les combats.
Un tube planétaire pour la postérité
Le succès de la chanson est comme une trainée de poudre. Elle est ainsi adaptée en France en 1942, dans la France occupée, par la chanteuse Suzy Solidor, qui exerçait ses vocalises dans un cabaret, La Vie parisienne, très fréquenté par les officiers allemands. En 1942, Lili Marleen est traduite et adaptée en 43 langues.
Tandis que l'armée britannique produit et enregistre une version locale en mai 1943, la version US de la chanson, interprétée par le trio féminin des Andrews Sisters, remporte un immense succès. Mais c'est Marlene Dietrich qui fera encore plus passer la chanson à la postérité.
Farouchement anti-nazie, désormais citoyenne américaine (depuis juin 1939), la comédienne et chanteuse s'est approprié la chanson. Au point que, pour de nombreux soldats, Marlene a fini par s'identifier avec la Lili Marleen de la chanson.
Elle la chantera pour les GI's sur tous les théâtres d'opérations : en Algérie, sur le front italien, et même durant la bataille des Ardennes, l'ultime tentative du IIIe Reich de renverser le cours de la guerre sur le front de l'Ouest. Elle la chantera ainsi une soixantaine de fois durant la guerre.
Marlene Dietrich continuera d'ailleurs à la chanter des années après, dans les tournées musicales mondiales qu'elle entreprendra, à partir des années 50. Nimbée d'une profonde mélancolie, elle fait surtout entendre la lassitude et la désillusion du soldat.
Voici une version de Lili Marleen, chantée en allemand par Marlene Dietrich :
Ici, une version chantée en anglais par Marlene Dietrich, toute aussi émouvante :
La chanson sera adaptée jusqu'à l'autre bout du globe, même en Chine. Lili Marleen est "un message d’amour triste et nostalgique qui rappelle la tragique réalité de la grande solitude de l’être humain. Un poème qui parle aux adultes sevrés de leur enfance, aux fils séparés de leurs mères, aux maris frustrés de leurs épouses, aux pères privés de leurs filles, aux amants qui se languissent de leurs maîtresses. Et réciproquement" écrivait Jean-Pierre Guéno dans Lili Marleen, la véritable histoire de la plus belle chanson d’amour de tous les temps, publié chez Librio en 2012.
"Un chant qui redonne une incroyable présence à ces silhouettes d’hommes ou de femmes croisées peut être une seule fois dans une vie, jamais abordées, jamais étreintes, mais qui les embellissent soudainement, qui les idéalisent pour en faire l’unique objet de leurs désirs. [...] Il s’agit de la déshérence universelle, de l’infinie mélancolie de l’inhumaine condition". Chanson subversive, on comprend mieux aussi pourquoi elle fut interdite dans de nombreux régimes totalitaires.