"Il existe des films qui ne se contentent pas de raconter une histoire, ils captent une époque, le pouls d’une société naissante, un pays en suspens. A Brighter Summer Day est de ceux-là. Fresque monumentale sur un Taïwan encore en train de s’inventer, Edward Yang érige ici un monument à une adolescence désemparée, prise entre un passé qui se disloque et une modernité importée qui ne sait pas encore comment se poser."
"Nous sommes au début des années 60, une décennie après l’exil massif des familles chinoises fuyant le régime communiste. Sur l’île, l’identité est fracturée : héritage confucéen et rémanences japonaises cohabitent mal avec les éclats de culture américaine qui filtrent par les radios, les disques et les magazines. Dans cette zone intermédiaire se déploie un Taipei sans ses futurs gratte-ciels, encore fait d’ombres, de terrains vagues et de rues où la jeunesse tente d’oublier que l’avenir n’a rien d’assuré. Xiao Si’r, au centre de cette constellation de personnages, traverse cette nuit sociale comme on traverse un test initiatique. Son ambition scolaire n’est pas tant la sienne que celle de ses parents : un père prisonnier d’un système politique étouffant, une mère qui se dissout dans le silence, et un frère englué dans des dettes et des rêves impossibles."
"Autour de lui, les rues deviennent un territoire où les adolescents rejouent, avec des codes bricolés, les hiérarchies oppressantes des adultes. Les Little Park Boys et les 217 s’affrontent pour des lambeaux de pouvoir : un nom, un territoire, la protection d’une fille. Cette rivalité raconte bien plus qu’un simple conflit de gangs. Elle met en scène la perte des traditions, la disparition progressive des repères hérités du continent, et la recherche d’une nouvelle manière d’être jeune, d’être libre et d’être ensemble."
"La grande force de Yang est de saisir cette mutation sans didactisme, par touches impressionnistes : une lampe torche et bougies qui fendent l’obscurité, un concert d’inspiration américaine où Cat électrise son public, une ruelle où les garçons rejouent les guerres de leurs pères avec des armes de fortune. Au milieu de cette chronique nocturne, les scènes dans le studio de cinéma ouvrent une parenthèse fascinante, presque hypnotique. Elles paraissent d’abord périphériques, comme un simple décor que traverse Xiao Si’r ; mais elles finissent par devenir l’un des endroits les plus révélateurs du film. Car dans cet espace où la fiction se fabrique à vue, Edward Yang semble interroger ce que signifie raconter une histoire et peut-être même ce que signifie devenir quelqu’un dans un pays où tout est en train de se recomposer."
"A Brighter Summer Day se voit alors comme un film-monde, un roman déployé sur près de quatre heures, d’une précision inouïe et pourtant traversé d’instants de poésie brute. Les comédiens – pour la plupart non professionnels – existent à l’écran avec une intensité rare. On pourrait le comparer à West Side Story pour sa jeunesse en guerre, mais ce serait réduire sa portée. Le film a la densité d’un Guerre et Paix, un souffle romanesque total, mais ancré dans un réalisme qui en décuple la puissance. C’est l’histoire d’un pays qui essaie de naître. C’est l’histoire d’une génération qui essaie d’aimer. C’est l’histoire d’un garçon qui essaie de comprendre ce qu’on attend de lui. Et c’est l’histoire d’une nuit que même l’été ne parvient pas à éclairer."
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