Monumentalement fou !
Bon j’ai laissé passer la nuit pour tenter de digérer au mieux, même si ce n’est pas suffisant, ce “Out 1“ de Jacques Rivette. Du cinéma, du pur cinéma pendant près de 13h.
C’est un film à part dans l’histoire du cinéma, bien entendu, par sa durée mais aussi par ce qu’il parvient à faire. On est immergé dans ce Paris post-mai 68. On y fait la rencontre d’une multitude de personnages, de groupes avec chacun leurs histoires, leurs aventures. Chaque personnage est à la recherche de quelque chose, ils ont tous un objectif précis dans leur vie.
Car oui, pour moi, ce film est une véritable ode à la liberté ou du moins essayer d’arriver à être libre. Ça peut s’expliquer notamment lors des cours de théâtre. Les exercices qu’ils produisent, ces performances artistiques peuvent en dérouter plus d’un mais sont d’une utilité indispensable. Chaque exercice permet à un individu de trouver sa voie, son personnage, son identité. Tous ses personnages qui crient sans arrêt surtout dans le premier épisode peut nous faire devenir fous également. On peut se demander, si cette folie n’est pas nécessaire pour nous comprendre. Rejeter tout ce sérieux, ce “poison“, pour ne laisser que ce naturel “fou“ enfoui dans notre esprit.
Justement, en parlant de naturel, j’ai eu l’impression de voir un film vrai c’est-à-dire que je ne voyais pas des acteurs mais des hommes et des femmes comme nous. Il y a une part de vérité, d’authenticité qui se dégage à chaque moment du film. J’e buvais littéralement les paroles des personnages. Je m’en fichais de savoir ce qu’il pouvait dire mais ce qui m’intéressait le plus c’était de savoir comment chacun des protagonistes allait prononcer sa réplique.
La liberté s’illustre par la mise en scène de Jacques Rivette qui laisse ses comédiens improvisaient, occupaient l’espace, être libre de tout mouvement. Ça rappelle énormément son précédent film “L’amour fou“ où le théâtre jouait aussi un rôle tout aussi important. C’est une sorte de prototype de “Out 1“ si vous voulez.
Ce qui est mis en avant par Rivette, aussi, c’est la place de l’argent dans tout ce processus créatif. Peut-on associer argent et art ? Dès que l’argent fait son apparition, il n’y a plus cette envie de créer, de prendre des risques, il y a une remise en question du projet artistique. Le pognon prend le dessus dans notre imaginaire et menace cette liberté de créer.
Ce que je peux regretter, c’est peut être une lassitude surtout vers la fin, il y a une certaine redondance. Cependant, cette oeuvre gargantuesque offre de véritables moments de cinéma, petit florilège: la discussion avec le balzacien Rohmer qu’on écoute avec passion même si je ne suis pas un adepte de la littérature ; la partie d’échec avec Frédérique et Étienne ; les passages où la troupe de Thomas en folie sont à la quête de leurs personnages ; Colin et son harmonica…
Il est temps d’évoquer les comédiens et les comédiennes qui ont mis la barre très très très haute.
D’abord Michael Lonsdale, dans son rôle de chef de file de la pièce sur Prométhée, il est génial en tout points. Sa folie est très hautement transmissible.
Puis il y a Françoise Fabian, malgré qu’on la voit peu, chacune de ses paroles sont délicieuses pour les oreilles.
Il y a également et surtout le grand Jean Pierre Léaud, qui nous a bien berné pendant le premier tiers du film. Même sans parole, il arrive à exprimer quelque chose notamment à travers son harmonica (d’ailleurs des passages très drôles). Peut-être son meilleur rôle tellement il est phénoménal.
J’aurais pu citer aussi l’amoureuse Bulle Ogier, la voleuse Juliet Berto, l’arnaqueur Alain Libolt, la meneuse Michèle Moretti…. quasiment tous ont su comprendre l’importance et l’enjeu de cette oeuvre.
Out 1, je crois, que ce n’est pas seulement un film, c’est un espace de libre création. Une fresque où chacun est libre de peindre, d’apporter sa pierre à l’édifice. Chaque mouvement, chaque interaction, chaque parole… tous ses éléments sont une incitation à la création pure. Comme le dit, Lucie, le personnage qui est joué par Françoise Fabian:
“créer des choses c’est difficile… on n’est incapable de rien créer car nos activités nous entraînent ailleurs, parce qu’on a autre chose à faire de plus intéressant, on se préoccupe de notre propre vie.“
Créer, oui c’est difficile, il faut du temps. J’ai l’envie de dire qu’aujourd’hui on nous gaspille nous-même ce temps si précieux pour ce genre de travail. Il faut réapprendre à imaginer, à concevoir, à essayer, à expérimenter. Il ne faut pas avoir peur de l’échec car on n’y passera forcément tous à un moment donné.
C’est pourquoi le Théâtre est un parfait laboratoire de la création.
Out 1 ou l’oeuvre ultime de l’appel à la création !