En hibernation depuis 2018, le visage caché par ses dreads à cause de la honte provoquée par le dernier long-métrage le mettant en scène ("The Predator"), le Yaujta mit soudain à nouveau ses mandibules en mouvement.
En 2022, un humain du nom de Don Trachtenberg, connu essentiellement sur Terre grâce à l'excellent "10 Cloverfield Lane", vînt en effet secouer méchamment les puces aliens de la créature du film culte de John McTiernan pour la sortir de la dépression cinématographique où Shane Black l'avait laissée.
Et, sous plusieurs variations de son espèce, le Yautja se remit enfin en chasse, vraiment, en vue d'offrir enfin le spectacle que tous ses fans attendaient désespérément depuis des années (de nombreux courts amateurs étaient d'ailleurs là pour en témoigner), surgissant à différentes époques de l'Histoire terrienne afin d'y mettre violemment en application ses préceptes guerriers que ce soit en live action ("Prey") ou en animation ("Predator: Killer of Killers"). Certes, le sommet de sa toute première aventure sur grand écran (on osera aussi dire la deuxième) n'était peut-être pas égalé par ses nouvelles escapades sur notre planète mais le plaisir ressenti devant les safaris sanguinaires de l'extraterrestre était, lui, bel et bien retour, laissant augurer de nouvelles pages forcément bien plus enthousiasmantes de sa mythologie que "Predator Badlands" est aujourd'hui là pour écrire.
Obligé de prouver sa valeur dans les pires conditions qu'il soit, Dek, un jeune Yautja à l'apparence plus "chétive" que tout ce que son espèce nous avait laissé entrevoir jusqu'alors, atterrit sur Genna, une planète infernale clairement régie par le leitmotiv "manger ou être mangé", afin de chasser son plus légendaire prédateur: le Kalisk. Sa quête lui fait croiser la route de Thia, une synthétique de Weyland-Yutani laissée en piteux état par sa monstrueuse proie...
Après avoir récompensé les fans de la franchise avec ce qu'ils avaient toujours voulu voir, Dan Trachtenberg fait donc cette fois un choix bien plus audacieux, signant un film "Predator"... avec un Predator comme héros.
Par tout ce qui a été installé autour de la créature au fil de ses films (et qui a engendré son statut incontournable de figure extraterrestre au cinéma), les premières minutes de "Badlands" font de ce parti pris une poursuite on ne peut plus logique de la saga, pouvant jouer sur la familiarité qui lie désormais le spectateur aux spécificités connues de sa race et lui en présenter une nouvelle excroissance originale par l'intermédiaire d'un de ses représentants, Dek, Yautja fébrile, en besoin de reconnaissance de son clan sur sa propre planète (oui, Yautja Prime est de la partie).
Avec cette mythologie si bien ancrée dans les esprits, "Badlands" expose toute la cruauté guerrière du monde des Yautjas, plaçant Dek au pied du mur pour mieux l'emmener dans l'environnement le plus hostile qu'il soit et le faire ainsi affronter un bestiaire prêt à tout pour lui croquer les dreads.
Si le ton grave propre à la quête du chasseur extraterrestre va habiter ses premiers combats et accompagner la découverte en simultané des mille et un dangers de la si fascinante planète Genna, celui-ci va prendre une tournure bien plus inhabituelle à partir de la rencontre entre Dek et Thia. En effet, avec de surcroît l'arrivée d'un nouveau compagnon au design lui aussi... "surprenant", "Predator: Badlands" va s'embarquer sur des interactions empreintes d'un registre beaucoup plus léger qu'à l'accoutumée, n'hésitant pas à jouer une carte humoristique, presque familiale, totalement inédite pour qui a déjà fréquenté un Yautja par le passé. Le film atteint même une sorte de paroxysme à ce niveau lors d'une scène de feu de camp, à un point où voir débouler un raton-laveur parlant prêt à rejoindre l'équipée ne choquerait plus personne...
En ce sens, cette tonalité nouvelle pour un long-métrage "Predator" est bien sûr l'autre pari très risqué de ce "Badlands", celui qui donnera le plus de grain à moudre à une partie d'un public affligé de certaines dérives disney-iennes vis-à-vis de franchises glorieuses remises au goût du jour.
Cependant, dans ce cas précis, c'est peut-être aussi un peu vite oublier que les meilleurs films "Predator" se sont finalement toujours plus ou moins adaptés aux contours de leurs héros humains et de leurs contextes pour réguler le registre de l'affrontement qui en découlait (l'aspect militaro-bourrin du premier, celui film de flics en milieu urbain du second et Trachtenberg a lui aussi continué dans cette voie). En l'occurrence, avec ce Yaujta si particulier, mis à terre devant le pire du système régissant son espèce et devenu ici personnage central, il devient cohérent que "Badlands" suive dans son ensemble sa mue d'être brisé vers celui d'un chef de meute découvrant la possibilité de quelque chose de meilleur et plus lumineux à tout ce qu'on a pu lui inculquer.
Certes, avec la fameuse séquence nocturne que l'on évoquait, "Predator: Badlands" va sembler pendant un temps avoir du mal à maîtriser ce nouveau terrain léger, en en faisant un peu trop (et même donner quelques craintes d'y sombrer complètement), mais le film va finalement trouver peu à peu son équilibre en prenant le temps de construire des mécaniques familiales miroirs entre ses personnages (classiques mais cohérentes dans ce récit), émaillées de quelques rebondissements plutôt bien pensés, et une dynamique de groupe au sein de laquelle l'héritage badass de l'historique Yautja reste en réalité bien ancré pour mettre son leader, son Alpha, en valeur dans une montée en puissance de combats diablement bien orchestrée.
Outre le généreux bestiaire (dont les spécificités ne sont jamais exposées gratuitement), un camp antagoniste s'appuyant sur le lore déjà exposé de la Weyland-Yutani ou même une Thia qui aura l'occasion de briller lors d'une baston littéralement en deux parties, Dan Trachtenberg n'oublie en effet jamais que sa star est avant tout le Predator de son oeuvre, lui faisant vivre un périple qui régale, à la fois en termes de morceaux de bravoure solos prompts à mettre ses aptitudes en avant face à la faune particulièrement vorace de Genna qu'en ceux d'évolution singulière vis-à-vis des stéréotypes de son espèce, traitée, elle, avec le sérieux qui le mérite, sans jamais trahir les racines connues du Yautja mais, au contraire, avec la volonté de les enrichir à l'intérieur d'une perspective de néo-tribu.
Profitant donc du sort si unique de son Yautja pour adopter une approche qui diffère mais respecte les attentes que l'on peut avoir d'un film intitulé "Predator", "Badlands" réussit le tour de force d'en rester une variation intrinsèquement respectueuse de son ADN couplé à un statut de divertissement SF franchement efficace. Avec "Prey", "Killer of Killers" et, aujourd'hui, "Badlands", Dan Trachtenberg est sans conteste devenu l'homme qui murmurait à l'oreille des Yautjas pour les guider au travers de chasses réjouissantes et se situant désormais sur des terres moins foulées qu'auparavant.