Le titre, Anatomie d’une chute, part d’un terme clinique qui n’est pas sans rappeler deux influences : celle de l’autopsie judiciaire entreprise par Otto Preminger (Anatomy of a Murder, 1959) dans le sillage duquel se place le présent long métrage ; celle de l’esthétique naturaliste telle qu’Émile Zola la définissait, concevant la tâche de l’écrivain comme « le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres » (seconde préface de Thérèse Raquin) et associant l’homme à une bête – dimension portée par l’attribution d’un animal totémique par Sandra à son entourage ainsi que par le chien domestique, personnage à part entière. L’épouse est d’ailleurs jugée monstrueuse, ce qui lui octroie le statut instable et destructeur à la fois d’une appartenance à l’humanité et d’un rejet permanent depuis le centre vers la périphérie de sorte à la marginaliser encore et encore.
Le film a pour point de départ l’unité d’une famille qui vit sous le même toit : le fils Daniel lave son chien, le père Samuel travaille en haut, la mère Sandra s’entretient avec une étudiante venue l’interviewer ; la bascule se fait lorsqu’une musique tonitruante vient à perturber puis à invalider l’échange entre les deux femmes, causée par l’époux dont l’habitude est de travailler en musique. Cet élément perturbateur, qui engendre une violence symbolique, n’aura de cesse de revenir hanter l’enquête et le procès : une musique diffusée trop fort, envoûtante par ailleurs mais, par un volume assourdissant, qui en devient presque nocive telle une alarme annonçant un danger imminent.
Le son occupe une place importante dans l’œuvre, qu’il s’agisse de l’enregistrement vocal réalisé par le mari pour un projet littéraire, de la conversation prétendument normale que partageaient père et mère lorsque l’enfant est sorti et qui donne lieu à une erreur de localisation, de la toccata jouée au piano, des questions pressantes et indiscrètes des journalistes qui enregistrent les paroles ; il révèle une opposition de tempérament, dessinant les contours d’un couple scindé entre d’une part une épouse jugée froide par son calme et son silence, similaire à l’environnement enneigé, d’autre part un époux en position de victime qui rejette avec véhémence la faute sur autrui.
Dès lors, si Justine Trier convoque au tribunal des personnages, elle y retranscrit davantage le procès d’une relation homme/femme au sein de laquelle le membre le plus fort n’est paradoxalement pas celui qui criait lever le plus la voix ou qui poussait le volume de sa radio au-delà du raisonnable ; et cette force dont témoigne Sandra tout au long du film lui est constamment reprochée : les échappatoires trouvées pour affronter l’accident, la conversion d’un brouillon en œuvre littéraire complète, le souci de s’adapter tout en demeurant soi-même. Comme le montrait avec pertinence le documentaire de Virginie Despentes intitulé Mutantes, il relève de l’inconscient collectif qu’une femme ait l’obligation d’être agréable, douce et bienveillante, tout ce que n’est pas, par nature, Sandra. Anatomie d’une chute aborde le jugement d’une femme pour, en réalité, représenter par à-coups la faiblesse de l’homme qui ne fait qu’ébaucher ce qu’elle accomplit pleinement – en témoigne l’attitude ignoble de l’avocat de la défense, superbement interprété par Antoine Reinartz, qui paraît conscient des enjeux sexués et symboliques au-delà du simple fait divers étudié. Le tour de force du film, justement récompensé de la Palme d’or au festival de Cannes, consiste alors à tenir écarté le mobile, notion qui n’est jamais explicitement nommée, pour tourner autour de ce que tous appellent la vérité et qui dépend de la reconstruction collective qui en est faite, à force d’hypothèses et de fictions. Le procès finit par perdre de vue les faits pour se concentrer sur la « chute » non pas d’un corps mais d’une famille, sujet qui glisse vers le blâme moral. Les doutes formulés par l’enfant attestent la faillite du réel à même de déformer les souvenirs de chacun telle que Beccaria le disait dans Des délits et des peines : « nos connaissances et toutes nos idées sont liées entre elles ; plus elles sont compliquées, plus nombreuses sont les voies qui y arrivent et qui en partent. Chaque homme a son point de vue, qui diffère selon les moments » (« IV. Interprétation des lois »). L’empressement avec lequel l’avocate précise que ce n’est pas tel juge qui préside mais unetelle insiste sur cette idée schopenhauerienne de monde comme représentation, et par conséquent de tribunal comme théâtre où se joue non pas la vérité mais une vérité issue de la rencontre de plusieurs, de leur confrontation, une vérité qui soit la plus probable, la plus vraisemblable à défaut peut-être d’être vraie. La finalité d’un jugement et de la peine qui en découle n’est-elle pas de maintenir la cohésion sociale en préservant la conscience collective, comme le défendait Durkheim ?
C’est alors au fils de décider, de défendre une hypothèse qui deviendra choix. C’est alors au fils de condamner ou non sa mère, de décider de sa monstruosité. Tout un procès pour rétablir une communication sinon rompue. Un chef-d’œuvre