L’intérêt de L’État sauvage est de révéler la qualité de tous ces films qu’il n’est pas, des westerns en l’occurrence, mais pas que. On pense, bien évidemment, au chef-d’œuvre de Scott Cooper sorti deux ans plus tôt, Hostiles, qui embarquait déjà ses personnages dans un convoi de tous les dangers à travers les plaines de l’Amérique ; aussi, un peu, à The Homesman, surtout pour cette volonté de peindre la fresque d’un âge sur le point de disparaître et dont les protagonistes semblent être les derniers gardiens. Le souci, c’est que le réalisateur confond – comme c’est souvent le cas aujourd’hui – mise en scène et esthétisation gratuite à grands coups de ralentis, de musique envahissante et de poses ; il force sans cesse l’iconisation de ses femmes ainsi que du beau cavalier solitaire, par le biais de mouvements de caméra grandiloquents en totale inadéquation avec l’âpreté exigée par son sujet. Il faut en finir avec le fantasme des femmes qui brisent les chaînes de leur condition en prenant les armes : trop de plans accumulent de tels transferts de virilité de façon incongrue et grossière. En contrepartie, l’écriture des personnages n’est guère convaincante et échoue à apporter la profondeur nécessaire aux trois sœurs : tout est trop statique, figé dans des postures, trop propre sur soi. Seule la relation de domination mortifère qui unit la maîtresse de maison à sa domestique intrigue et dispose d’un tant soit peu d’originalité, l’interprétation de l’actrice Armelle Abibou contribuant à cette force. Surtout, l’exil forcé de cette famille a quelque chose de très balisé : les situations surviennent par la seule nécessité du scénario, nous ne partageons pas assez le quotidien de ce convoi (voir à ce titre l’excellent film de Kelly Reichardt, La Dernière Piste), nous ne ressentons pas la lassitude, le découragement, le danger. Ponctué de réussites locales mais aussi de séquences ridicules – la danse autour du feu qui mute en scène de transe, par exemple –, L’État sauvage a l’originalité d’être un western français. Nous avons surtout envie de lui demander, à l’instar d’un des convoyeurs apostrophant Esther alors qu’elle s’apprête à grimper sur le toit du chariot : « que voulez-vous prouver » ?