C’est par le conflit que l’on sonne la charge, quitte à prendre le risque fou de voir s’écrouler le monde une seconde fois. Mathieu Turi est à l’image de son premier long-métrage, qui a conscient de ce qu’il est et qui nécessite de poser ses repères afin de retrouver sa route. Son expérience sur quelques blockbusters hollywoodiens le ramène pourtant à un nouveau point de départ, où il finit par croiser ses deux premiers courts-métrages, par instinct et par curiosité, sans doute. Son cinéma sonne avant tout comme expérimental à ce stade, bien que l’on ait conscience des pistes cahoteuses qu’il emprunte. Et il serait vain d’assimiler les deux temporalités présentées à deux films distincts, tout comme il serait présomptueux de ranger cette forme hybride dans le panier de l’horreur trop facilement.
Du western à la science-fiction et de la romance au drame, ce ne sont que des échantillons qui entretiennent le mouvement dans une structure qui n’intensifie pas pour rien ses flashbacks. Juliette (Brittany Ashworth) en a cruellement besoin. Cette guerrière, qui semble avoir toujours vagabondé sur une route déserte, reconnaîtra ses débuts difficiles dans la misère d’un New York obscur. Et c'est à la superposition de ses souvenirs que son présent prendra sens, que sa lutte pour la survie lui laisse de l’espoir pour renaître aux côtés de ses fantômes. Mais dans l’immédiat, c’est une personne affamée qui entre dans une demeure qui n’est pas la sienne et qui préfère constamment les détours, comme si toute forme de communications lui semblerait toxique et agressive. Ce que le richissime Jack (Grégory Fitoussi) vient lui proposer, c’est pourtant une séance d’observation, au chevet d’une peinture de Francis Bacon sur la beauté à travers la laideur. On se marche un peu sur les pieds avec une citation qui s’étire davantage sur la boutade que sur le premier degré de son illustration. D’une certaine manière, cette partie-là sonde la quintessence de son « Broken », mais ne parvient jamais à atteindre sa justesse ou sa sensibilité.
Le film ne gâche pourtant pas trop son temps, mais il se précipite parfois dans des couloirs trop restrictifs, afin de laisser les plus grandes émotions fleurir après leur éclosion. Si le jeu du chat et la souris s’avère efficace au contact d’un monstre humanoïde, interprété par Javier Botet dont le costume de synthèse continue de le mener à la fortune, nous tournons trop rapidement la page avant que l’anxiété n’arrive à son apogée. Cela se confirme un peu plus dans ce qui manque d’être injecté dans cette balade mentale, où la détermination ne suffit plus. Turi ne cache donc pas son envie de laisser le lyrisme s’investir, mais sa timidité lui entrave bien des envolées, bien des péripéties, que ce soit dans le monde d’avant ou celui d’après. Le drame romantique n’a pas à bouder dans son coin et captive par bien des clichés, mais on le surmonte peu à peu pour se rapprocher de la fracture physique et mentale d’une Julie tourmentée et en manque de confiance en soi. Les intentions sont des plus généreuses et des plus chaleureuses, pourvus qu’elles puissent saisir l’instant, dès lors que l’on décide de regarder vers l’avant ou l’arrière.
Finalement, « Hostile » n’est certainement pas un mauvais film, mais plutôt une mauvaise appréciation de genres qui se répondent plus qu’ils ne cherchent à se marier. L’exercice est délicat, mais le réalisateur français peut profiter de cette audace pour développer les va-et-vient, qui donne parfois l’impression d’avoir oublié qu’on y a laissé une héroïne blessée dans sa voiture ou dans sa forteresse de solitude aux côtés de son amant. Nous y croyons à un moment donné à cette ascension ou à ce soutien qui la guette, mais qui arrive un poil trop tard pour qu’une fabuleuse histoire d’une vie nous invite à partager cette mélancolie. Ce qui témoigne d’une inégalité narrative, scénaristique et d’acting dans son ensemble rassure malgré tout pour la suite, à l’image de son précédent court, qui nous a laissés sur notre faim, aux portes d’une délivrance que Turi ouvrira un jour.