Ça parle de quoi ?
Jacques se rend chez son ami Bruno pour lui annoncer une nouvelle importante : l’humanité toute entière vit dans une simulation…
Vertige de l'humour
Semaine de stakhanovistes dans les salles obscures hexagonales : d'un côté Steven Soderbergh, qui nous présente son onzième long métrage depuis sa "retraite" de 2013 avec The Christophers ; et de l'autre Quentin Dupieux, qui en a tourné une dizaine depuis le Covid, dont un avec Eric et Ramzy (Signaux) qui reste aussi mystérieux que les extra-terrestres dont il devrait être question, et un autre avec Kristen Stewart et Woody Harrelson (Full Phil), présenté en Séance de Minuit au dernier Festival de Cannes et sans date de sortie pour le moment.
Une fois n'est pas coutume, le réalisateur était venu avec deux films sur la Croisette, car la Quinzaine des Cinéastes s'est achevée avec la projection du Vertige, dont nous avons découvert l'existence au moment de l'annonce de sa sélection. Et son look, disons, étonnant. A l'heure de la performance capture et d'une intelligence artificielle capable de ressusciter Val Kilmer le temps d'un long métrage, Quentin Dupieux prend le contrepied des avancées technologiques actuelles et nous offre un opus dont l'animation évoque le jeu "Harry Potter" sur PS1, et des titres tels que "Les Sims" ou "GTA : Vice City", inspiration revendiquée du metteur en scène.
Diaphana
Un parti-pris qui n'est évidemment pas gratuit, car Le Vertige raconte l'histoire d'un homme, Jacques (Alain Chabat), qui tente de convaincre ses amis Bruno (Jonathan Cohen) et Fabienne (Anaïs Demoustier) qu'ils vivent tous dans une simulation, et que des bugs telle une boulangère ayant huit doigts à chaque main en seraient la preuve. Si vous vous êtes un jour demandés - sait-on jamais - à quoi ressemblerait une version de Matrix revue et corrigée par Quentin Dupieux, la réponse est très certainement dans nos salles.
Avec moins de kung-fu et de bullet time, mais plus d'humour. Beaucoup plus : entre la tête d'Alain Chabat, Jonathan Cohen et Anaïs Demoustier, ces répliques mordantes, le non-sens de l'ensemble et son jeu sur des conventions de jeu vidéo qui relèvent d'une autre époque (un accouchement en un claquement de doigts, un doigt qui s'enfonce dans une sonnette), Le Vertige se présente immédiatement comme l'un des films les plus drôles de son auteur, au même niveau que Mandibules, pour vous donner une idée. Et ce ne sont pas les voix et mouvements saccadés et en décalage des personnages qui vont y changer quelque chose.
"Vous jouez mieux quand vous jouez pas bien"
Heureusement pour le casting, il n'a pas été nécessaire d'incarner ces protagonistes jusqu'au bout des ongles : "C'est que du doublage", nous disait Jonathan Cohen à Cannes. "Même pas du doublage, juste du jeu", corrige Alain Chabat. "Comme une pièce radiophonique, où on est là avec des pupitres, des textes, et on essaye de jouer la situation, texte en main", reprend son complice. "Nous on pensait que ça allait être de voix témoins, et en fait pas du tout (rires) Ce sont les voix avec lesquelles il a fait le film. On lui a envoyé plein de textos pour lui demander s'il voulait qu'on refasse les voix, il nous disait 'J'en ai rien à foutre ! Vous jouez mieux quand vous jouez pas bien'"
"C'est tellement à côté que ça en devient génial, parce que c'est une proposition qui n'existe pas. L'objet est en marge des progrès et d'une avancée technologique exceptionnelle et en même temps très flippante car ils vont tous nous remplacer. Mais cet artisanat qui le fait aller à rebrousse-poil du courant, c'est génial." "Et je trouve que tu es en empathie avec les personnages", ajoute Alain Chabat. "J'étais dans leur histoire, dans leur drame et dans leurs questionnements. Avec des moments où je me demande ce que je suis en train de regarder. Mais tout participe de tout, et c'est très agréable à regarder."
Et c'est surtout très bien résumé. Car on est très vite pris dans ce Vertige, qui nous saisit d'entrée de jeu, pour nous emmener au fond du terrier de son lapin blanc, avec un look et une apparence qui, comme dans les derniers films de Quentin Dupieux, cache quelque chose d'inquiétant. Un regard qui teinte l'ensemble d'une noirceur, lorsque transparaissent des réflexion sur la vérité et ces images auxquelles on ne peut plus toujours se fier aujourd'hui, à l'heure où les théorie du complot n'ont jamais été aussi en vogue depuis X-Files.
Diaphana
Dans une interview donnée à nos confrères de Trois Couleurs, Quentin Dupieux a révélé qu'il n'avait pas prévu de faire aboutir ce Vertige et encore moins de le sortir au cinéma, mais que l'enthousiasme des sélectionneurs de la Quinzaine des Cinéastes l'a fait changer d'avis. Et grand bien lui en a pris, car il s'agit de l'un de ses meilleurs films. L'un des plus suprenants aussi (oui, c'est possible), capable d'opérer un grand écart entre deux époques, la nôtre et le début des années 2000, et de nous faire rire et nous inquiéter en même temps.
A tel point que l'on espère que son envie de suite aux graphismes légèrement améliorés, comme dans une série de jeux vidéo, n'est pas qu'une blague : "Le 2 il sera mieux fait mais pas mieux joué", crie-t-il, derrière nous, à Alain Chabat et Jonathan Cohen, lorsque ces derniers l'interrogent sur le sujet pendant notre interview. On a hâte.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 21 mai 2026
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